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Après quelques mois
florissants, le secteur du photovoltaïque connaît depuis 2010 une
crise profonde. La faute à la coupure brutale du robinet des aides
publiques. Pourtant, le marché mondial connaît, lui, une
croissance exponentielle. Convaincus qu’à l’heure du développement
durable, l’essor des énergies renouvelables devrait constituer un
enjeu national, les acteurs du green business se regroupent pour
mieux faire entendre leur voix. Espérant peser dans le débat des
présidentielles de 2012…
Nul n’est prophète en son pays, dit-on. En 1839, le physicien
français Edmond Becquerel découvrait l’effet photoélectrique :
l’émission d’électrons par un matériau, généralement métallique,
lorsque celui-ci est exposé à la lumière. Le principe a donné
naissance à l’énergie solaire photovoltaïque, inépuisable et
respectueuse de l’environnement. Elle n’émet aucun gaz à effet de
serre, ne produit aucun déchet !
Aujourd’hui, elle représente un marché mondial colossal et en
pleine croissance, qui devrait générer en 2012 un chiffre
d’affaires de l’ordre de 50 à 80 milliards d’euros. Et son
expansion est loin d’être achevée, puisque le soleil peut fournir,
potentiellement, plus de 8 000 fois la quantité d’énergie dont le
monde a besoin chaque année… En 2030, selon l’EPIA, association
européenne du photovoltaïque, le parc installé pourrait
représenter 14 % de la consommation mondiale d’électricité et
alimenter plus de 4,5 milliards d’individus !
Un douloureux moratoire
On pourrait penser que la France s’est taillé la part du lion,
dans ce secteur où elle a été précurseur : il n’en est rien.
L’Hexagone, comparé à ses voisins, est à la traîne. Fin 2010, les
gestionnaires de réseaux évaluaient la puissance de l’ensemble du
parc photovoltaïque français raccordé au réseau à 973 mégawatts
(MW), contre 17 485 pour l’Allemagne, 3 782 pour l’Espagne ou 3
679 pour l’Italie ! De plus, la filière traverse, depuis un an,
une situation chaotique. Voulant remettre à plat l’ensemble du
dispositif de soutien public à cette énergie, jugé trop coûteux,
François Fillon a porté un sérieux coup d’arrêt au développement
de cette industrie. Le 2 décembre 2010, qualifiant de “très
favorable aux producteurs” le tarif d’achat par EDF de
l’électricité photovoltaïque, le Premier ministre annonçait un
moratoire sur les nouveaux projets d’installation de panneaux
solaires, à l’exclusion de ceux des particuliers. Pendant quatre
mois, les aides à l’énergie solaire ont ainsi été suspendues !
Raison évoquée à l’époque : l’essor du photovoltaïque, “nettement
plus rapide que prévu”, coûtait trop cher à la collectivité et aux
consommateurs. Par ailleurs, 80 à 90 % des panneaux installés en
France étaient, selon un rapport parlementaire, des produits bas
de gamme importés d’Asie, pesant à hauteur de 800 millions d’euros
dans le déficit commercial de la France en 2009. Diminuer les
aides au secteur : la plupart des industriels ne désapprouvaient
pas l’idée. “Il fallait empêcher la création d’une bulle
financière, reconnaît Loïc de Poix, PDG de MPO, producteur de
cellules photovoltaïques installé en Mayenne, et président de l’AIPF.
Mais la méthode n’a pas été la bonne. Et les arguments avancés ont
nui à l’image de la profession.”
“Dire que les aides publiques profitaient surtout aux Chinois
était complètement caricatural, s’étrangle Arnaud Mine, président
de Soler, la branche photovoltaïque du SER. D’un côté, certains
groupes français, comme Saint-Gobain, vendent des composants à des
fabricants chinois. De l’autre, le panneau solaire ne représente
que 30 % du coût global d’un projet. Il y a une valeur ajoutée
française pour chaque installation dans le pays !” La pose des
panneaux solaires et leur maintenance, par exemple, ne peuvent
être délocalisées…
Activité en trompe-l’œil
Réformer les aides ? Oui, mais pas de cette façon. Comme Loïc de
Poix, Stéphane Moreau, PDG et fondateur d’Evasol, partage en
partie le diagnostic de l’Etat… mais pas ses prescriptions : “Le
photovoltaïque tenait ses promesses, il devenait donc normal de
diminuer les aides à mesure de la baisse des coûts de production.
Notre but est quand même de pouvoir nous en passer au moment où
nous serons compétitifs ! Il fallait remettre les choses à plat.
Mais le moratoire, en mettant le marché sous cloche, a été très
néfaste aux PME et aux ETI.”
En mars 2011, le nouveau cadre
de régulation portait un second coup au moral des professionnels
en instaurant la baisse des tarifs d’achat de l’électricité par
EDF (moins 20 %) et l’obligation de passer par des appels d’offres
pour les installations dont la puissance est supérieure à 100 kW.
“Cela n’a fait que repousser le lancement de projets de grande
envergure, regrette Stéphane Moreau. Depuis un an, beaucoup de
sociétés n’ont fait que vider le tube des commandes antérieures au
moratoire ! L’instabilité juridique a aussi rendu les banques
beaucoup plus frileuses…” Au Japon, premier pays à développer
fortement l’usage du photovoltaïque, c’est la constance du soutien
à la recherche scientifique et la stabilité des subventions,
depuis 1994, et qui a été la clef du succès. On ne peut pas en
dire autant de la France…
La filière estime que cette année noire a causé la disparition de
8 000 à 10 000 emplois sur les 25 000 qu’elle comptait. Mais
aujourd’hui, “beaucoup de sociétés travaillent en trompe-l’œil”,
estime Thierry Mueth, PDG de Coruscant et président de
l’association professionnelle de l’énergie solaire Enerplan. Quand
les projets lancés en 2010 seront achevés, quelle activité
restera-t-il aux acteurs du green business ? Le pire est-il à
venir pour les entreprises françaises ?
L’automne 2011, en tout cas, ne pousse pas franchement à
l’optimisme : il tourne même au cauchemar. Début novembre,
Photowatt, fabricant de panneaux basé à Bourgoin-Jallieu, dans
l’Isère, a été placé en redressement judiciaire par le tribunal de
commerce de Vienne. La filiale du Canadien ATS a désormais six
mois pour trouver un repreneur. Un véritable coup de tonnerre,
pour cette usine qui comptait parmi les pionniers du
photovoltaïque français. Symbole d’une chute annoncée, le site
sonne bien creux depuis que l’assemblage des modules a été confié
à un sous-traitant chinois, occasionnant, en début d’année, la
destruction de 120 emplois. Désormais, ce sont 441 travailleurs
qui sont sur la sellette.
Se diversifier pour
survivre
Pour s’en sortir, certaines entreprises, comme Evasol, ont opté
pour la diversification de leur activité. “Comme tout le monde,
nous avons souffert, raconte le PDG du premier installateur
solaire photovoltaïque de France pour les particuliers. Mais très
vite, nous avons décidé d’accélérer notre stratégie. Nous voulons,
désormais, apporter à nos clients d’autres solutions énergétiques
durables, comme les pompes à chaleur, ou l’isolation des
bâtiments.” Le groupe ambitionne de recruter 150 employés sur les
6 prochains mois et vise 120 millions d’euros de chiffre
d’affaires en 2012. Un bel exemple. Rare sont les sociétés qui
suivent une courbe ascendante.
Touchés mais pas coulés, les
industriels refusent de baisser les bras. Leur stratégie pour
sortir de la crise ? Le lobbying. En octobre, ils organisaient les
Etats généraux du solaire photovoltaïque. 12 associations
professionnelles, au premier rang desquelles le SER, l’EPIA ou la
Capeb, se regroupaient pour envoyer un message fort aux décideurs
politiques. “Nous avons découvert, après le moratoire, que nous
n’étions pas assez coordonnés, relate Loïc de Poix. Maintenant,
nous devons parler à l’unisson et montrer qu’il n’existe pas de
divergences entre nous. Il faut prouver que tous les acteurs
croient au potentiel hexagonal.”
Et les atouts français, il est vrai, sont nombreux. “Nous
possédons, pour la recherche, des organismes tels que l’INES et le
CNRS, énumère Arnaud Mine. Nous avons aussi un tissu industriel
important, avec des groupes énergétiques de dimension
internationale, des acteurs mondiaux du secteur du bâtiment, mais
aussi un cortège de PME qui peuvent porter l’offre française.” De
biens belles dispositions que la filière ne demande qu’à
exploiter. Mais l’instabilité réglementaire (4 arrêtés tarifaires
en 5 ans) et l’absence de soutien politique l’empêchent jusqu’ici
de développer un marché intérieur significatif.
Preuve du manque d’appétit français : l’objectif, affiché par le
Grenelle de l’environnement, est de développer une puissance de
5,4 gigawatts (GW) à l’horizon de 2020 sur le territoire national.
Dérisoire, comparé aux espérances allemandes (52 GW) ou
européennes (200 GW) ! “Ces chiffres mettent en valeur les
ambitions solaires de la France, ironise Thierry Mueth. Nous
participons au championnat de la miniature !” Décourageant ? Pas
du tout. “On est tous convaincu que ce marché a un avenir réel et
sérieux, reprend le PDG. Le photovoltaïque est une évidence, vers
laquelle le monde entier se dirige. Il n’y a qu’à la Direction de
l’énergie et du climat et au gouvernement que l’enthousiasme
diffère !”
Propositions phares
Le relèvement de l’objectif de production est la proposition phare
avancée par la filière lors des états généraux. En visant les 20
GW à l’horizon 2020, pour un marché annuel de 2,5 GW, les
perspectives de croissance pourraient aboutir à la création de
plus de 100 000 emplois en France, assurent les professionnels.
Pour déployer un tel
dispositif, et contribuer au développement d’une industrie
photovoltaïque française, les acteurs de ce secteur d’activité
estiment que l’investissement en bonification de tarif d’achat
représenterait au maximum 800 millions d’euros par an. La
nécessaire compensation du surcoût de l’achat par EDF de
l’électricité photovoltaïque serait financée par les
consommateurs, qui verraient donc leur facture augmenter de 13 à
40 euros par an et par foyer, si l’objectif de 20 GW en 2020 est
retenu. Soit moins de 2 milliards d’euros de charge annuelle sur
la contribution au service public de l’électricité (CSPE). Un
montant “non négligeable mais qui reste très raisonnable, surtout
si l’on considère l’activité économique, les emplois, la
compétitivité internationale et les rentrées fiscales pour l’Etat
et les collectivités locales générées par le développement du
secteur”, assurent-ils.
En France, le prix de l’électricité pour les ménages (13 centimes
par KWh en 2010) demeure largement inférieur à la moyenne
européenne (17 centimes). Ces aides permettraient d’accompagner
l’essor des entreprises, jusqu’à la “parité réseau” : le moment où
le coût de l’électricité photovoltaïque égalera celui de
l’électricité conventionnelle. Un événement qui devrait
intervenir, en France, entre 2016 et 2020, grâce, notamment, à la
recherche, à l’amélioration des process industriels et aux
économies d’échelle.
Autre proposition phare : la mise en œuvre d’un dispositif
de déclaration d’origine pour la traçabilité des composants et des
équipements photovoltaïques, avec une obligation pour toute offre
de préciser le fournisseur et le pays d’origine des composants. La
mesure permettrait aux consommateurs de privilégier des offres
françaises… et répondrait aux craintes du gouvernement de voir
filer ses aides à l’étranger. L’Italie, elle, est allée bien plus
loin en majorant de 10 % les tarifs d’achat de l’électricité
photovoltaïque lorsque celle-ci provient de panneaux d’origine
nationale ou européenne ! “C’est là une mesure très intéressante,
soulignait la députée PS Geneviève Fioraso, le 18 octobre, à
l’Assemblée nationale. Cela ne s’appelle pas du protectionnisme,
cela s’appelle du patriotisme industriel européen.” Dans le même
genre, la filière suggère la mise en place d’une garantie de
financement Oseo (entreprise publique soutenant les entreprises
innovantes) pour les projets qui utilisent des panneaux fabriqués
sur le territoire français.
Les propositions ambitieuses,
en tout cas, ne manquent pas pour une filière qui craint de rater
le coche d’un marché mondial en plein mouvement. “Le coût de
fabrication diminue fortement, tout se dessine très vite, constate
Marc Jedliczka, directeur général de l’Hespul, association
spécialisée dans le développement des énergies renouvelables et de
l’efficacité énergétique. La France a intérêt à sauter dans le
train du photovoltaïque au plus vite, car c’est un TGV !” La
France n’a pas encore raté le bon wagon. “Mais il faut consolider
la filière maintenant, affirme Loïc de Poix. De cette décision
dépendra la place de la France dans la course mondiale.”
Les professionnels l’assurent : il y a urgence. Pourtant, la
situation ne devrait pas bouger d’un iota dans les mois à venir.
Il paraît peu probable que le gouvernement Fillon se lance dans un
virage à 180° avant les prochaines échéances électorales… surtout
en ces temps de réduction des dépenses publiques. “Ensuite, après
le scrutin, les premières délibérations interviendront, au mieux,
en septembre 2012, devine Thierry Mueth. Soit près de deux ans
après le moratoire !”
La période pré-présidentielle
ne sera pas pour autant contre-productive. On le voit déjà : la
question de l’énergie est au cœur des débats. Les dirigeants du
photovoltaïque espèrent en profiter pour faire entendre leur voix.
L’Allemagne a fait le choix d’une sortie du nucléaire et d’un
soutien appuyé aux énergies renouvelables ? A l’UMP, il n’en est
pas question. A gauche, socialistes et écologistes s’écharpent sur
le sujet et François Hollande, vainqueur de la primaire, ne semble
pas non plus favorable à l’arrêt des centrales : il se dit même
opposé à l’arrêt de la construction du réacteur EPR de
Flamanville, dans la Manche.
Le projet PS promet toutefois un développement “massif” des
énergies renouvelables et l’organisation d’un débat national sur
la question dès 2012.
“Je trouve très positif de
voir arriver ce débat sur la table, commente Stéphane Moreau. De
toute façon, quelle que soit la politique énergétique choisie pour
notre territoire, la filière photovoltaïque française mérite
d’être soutenue, car elle peut jouer un rôle sur le marché
mondial. Le retour sur investissement sera très rapide, la France
peut même devenir exportatrice en moins de cinq ans !” Pour peser
dans la campagne et faire connaître leurs idées, les
professionnels prévoient de distribuer, dans les prochaines
semaines, un livre blanc aux candidats.
“La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais
d’échapper aux idées anciennes”, philosophe Thierry Mueth, citant
l’économiste britannique John Maynard Keynes. Aux prétendants à
l’Elysée de méditer là-dessus d’ici le 22 avril, jour crucial de
scrutin. |
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Photovoltaïque Le modèle
allemand
10 000 entreprises actives, 130 000 emplois, 860 000 installations
: en Allemagne, les chiffres de la filière donnent le vertige. Et
font saliver les dirigeants de France. L’Hexagone a beau
bénéficier d’un meilleur ensoleillement, il ne tient pas la
comparaison avec son voisin : en 2010, la puissance cumulée du
photovoltaïque français ne s’élevait qu’à 973 mégawatts, contre 17
300 mégawatts pour le parc allemand ! Une raison à cet écart
abyssal ? La politique germanique, bien plus volontariste que la
nôtre en la matière.
En Allemagne, les
installations de systèmes à énergies renouvelables sont raccordées
prioritairement au réseau, symbole d’une volonté de favoriser leur
déploiement. “Par ailleurs, les tarifs d’achat de l’énergie
solaire sont régulièrement revus à la baisse, en fonction de
l’évolution du marché, ajoute Mélanie Persem, directrice du Bureau
de coordination des énergies renouvelables, une association
destinée à favoriser les échanges franco-allemands sur la
question. Le cadre réglementaire y est bien plus stable qu’en
France, donc favorable aux investissements des entreprises.” En
2010, la filière a déboursé 39 millions d’euros pour la recherche
et développement. La bonne santé du marché intérieur allemand lui
donne des ailes : l’Allemagne exporte aujourd’hui 50 % de sa
production photovoltaïque, et ce chiffre devrait atteindre 80 % en
2020. A cette date, le “Made in Germany” devrait ainsi représenter
12 % du marché photovoltaïque mondial.
La loi sur les énergies renouvelables (EEG), entrée en vigueur en
2000, a été le moteur du développement des filières éoliennes et
photovoltaïques allemandes. Un volontarisme qui s’est encore
accentué en mars dernier. Après l’accident nucléaire de Fukushima
au Japon, le pays décidait de fermer 8 de ses 17 centrales. En
juin, le Parlement allemand allait encore plus loin en se
prononçant pour une sortie progressive du nucléaire d’ici 2022. Le
pays devra compenser la perte de cette production qui
représentait, en 2010, 23 % de son mix énergétique. A l’inverse,
la part que représentent les énergies renouvelables doit monter à
35 % en 2020, 50 % en 2030 et 80 % en 2050 !
Le programme est ambitieux, donc onéreux. Quand l’électricité
coûtait, en moyenne, 13 centimes par KWh en France 201, son coût
grimpait à 24 centimes outre-Rhin ! Ce sont les particuliers qui
financent la transition énergétique, et ils s’en accommodent très
bien. Le prélèvement “énergies nouvelles”, élevé à près de 10
euros par mois et par ménage, fait décoller leur facture
d’électricité ? Les Allemands l’acceptent sans broncher : un
sondage réalisé par TNS Infratest a même montré qu’ils étaient 54
% à trouver cette contribution “raisonnable” et même 25 % à la
juger “pas assez élevée” !
“Les Français n’ont pas encore autant conscience de l’importance
des énergies renouvelables, regrette Mélanie Persem. Ils sont
habitués à des prix très bas depuis des décennies et ne seraient
pas prêts, aujourd’hui, à accepter de tels tarifs.” Si proches, et
pourtant si différents…
Par Sylvain Morvan (lenouveleconomiste.fr) |